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Étrange paradoxe. Notre société, percluse de névroses et adulant fébrilement l’instantanéité sans jamais profiter sainement de l’instant, encourage voire subventionne l’oisiveté. En effet, pourquoi donc taxer, re-taxer et surtaxer les maigres revenus du travail, si, parallèlement, on ignore sciemment ceux, bien plus juteux, des mouvements de capitaux. On voudrait dissuader les Français du bienfondé de cette activité consubstantielle à la civilisation et les éloigner de toute satisfaction possible dans l’effort qu’on ne s’y prendrait guère autrement. Réhabilitons donc le labeur de dizaines de millions de nos concitoyens et répartissons plus équitablement la contribution nationale !

Certes, l’imposition du patrimoine, de la fortune et des successions revient de manière récurrente, pratiquement à chaque élection, sur le devant de la scène électorale et les échéances qui nous attendent ne devraient par déroger à cette logique. Surtout après le grand imbroglio fiscal des six dernières années, partant de la refonte, à complet contrecourant, de l’impôt sur le revenu des personnes physiques portée par Jean-François Copé et Thierry Breton en 2005. Cependant, nous n’avons jamais été aussi près de la mise en place d’un nouvel instrument de réduction des inégalités : la taxation des transactions financières. L’intérêt de cette contribution repose sur la masse titanesque du volume des échanges, aussi un taux extrêmement faible suffirait à dégager des recettes colossales sans compromettre pour autant la santé future de ce marché dont ne peut se passer notre économie contemporaine.

Taxer à hauteur de quelques dixièmes de pour cent débloquerait ainsi des dizaines de milliards d’euros à l’échelle nationale, mais il faut pour cela dépasser les faibles ambitions de la Commission européenne. 0,1%, c’est trop faible comme taux de base, revenant à accompagner plus qu’à contrôler les marchés. Ensuite, 0,01% sur les échanges de produits dérivés et l’exonération des marchés de change, c’est se moquer du monde, quand on sait qu’en plus, c’est de là qu’est parti le bazar actuel et que cela continue à s’aggraver ! Au contraire, il faut surtaxer ces deux derniers marchés, particulièrement prisés des spéculateurs. Au-delà même de la manne financière incommensurable, de l’intérêt correctif des inégalités que peut incarner cette réforme historique de notre fiscalité, il existe une motivation éthique à toute tentative d’encadrement des transactions financières.

Actuellement, quoi de plus naturel, pour une entreprise en mal de liquidités, que de vouloir accroître son capital en émettant des titres sur le marché primaire ? Ce recours aux autres acteurs économiques ne doit en aucun cas supplanter totalement la mission de financement de l’activité qui constitue la raison d’être originelle des banques. Pourtant, le plus inquiétant est ailleurs. Le gonflement démesuré du marché secondaire, où se revendent les titres déjà achetés une première fois à l’entreprise qui les a émis, aboutit à une aberration aisément compréhensible de tous : s’y échange chaque année l’équivalent de dix fois le volume des émissions nouvelles et plusieurs fois le PIB mondial, quand ce n’est pas dix fois comme aux États-Unis !

Ces repères mettent en exergue la nécessité de porter cette mutation à l’échelle européenne, bien au-delà de que l’Union s’apprête à réaliser dès 2014. C’est à la fois un défi et une opportunité. Défi, parce que la tâche promet d’être ardue. Opportunité, parce qu’elle permettra aussi bien de relancer le processus inachevé de construction européenne, que de discerner nos partenaires dans ce mouvement des parasites qui se complaisent dans le bourbier actuel. De surcroît, cette prise de hauteur, cette mise en perspective nous permettra de balayer aisément les faux débats qui ne manqueront pas d’éclore, notamment sur le prétendu renchérissement conséquent des assurances-vie, premier produit d’épargne de France. D’ailleurs, un simple coup d’œil aux taux envisagés concernant cette taxe et l’interdit spéculatif que la loi impose à ce type de contrat rend ridicule cette polémique.

Du point de vue de l’assainissement du capitalisme, de l’humanisation des rapports marchands, cette taxation ne peut et ne doit être qu’un début, au sein d’un mouvement à long terme. Les crises qui jalonnent nos trends dépressifs, depuis que le capitalisme est capitalisme — cf. la célèbre crise de la tulipe de 1637 — se nourrissent systématiquement d’une soudaine frénésie de la liquidité parmi les acteurs privés… qui s’enferment vite dans un dilemme pervers entre immobilisme paralytique et suivisme panurgique. Depuis trente ans que nous en éprouvons quotidiennement les méfaits et à présent que nous en avons pleinement conscience, il nous incombe de dompter la bête impétueuse, sans la brimer, mais en lui montrant qui est le maître, en remettant l’Homme au centre de la décision, du contrôle et de la finalité.

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Le gris de notre ciel de juillet est à l’image des nuages financiers qui s’amoncellent au-dessus de l’Europe économique. Le temps est glacial, comme le sont ces chiffres et ces notes financières qui vont et qui viennent, décidant le devenir de nos États, de nos nations, de nos peuples. 

Le monde tourne à l’envers. La canicule frappe au printemps et le gel tombe en été. Dans ce monde, où « tout devient possible » selon le mot du Président Sarkozy, les États sont soumis à des forces supérieures, les agences de notation financière. Par un tour de passe-passe, l’État — c’est-à-dire l’entité suprême à laquelle l’ensemble des individus se soumet par le contrat social — n’est plus au-dessus de tout. L’État n’est plus véritablement souverain puisqu’il n’est plus maître de son destin, dans la mesure où la simple publication d’une agence de notation peut le mettre, littéralement, à genoux. À travers la problématique de la place affaiblie de l’État, se pose, dans nos pays de tradition démocratique, la question de la place symbolique des citoyens. La citoyenneté confère-t-elle le pouvoir de contribuer à la prise de décision collective ? Les décisions prises par les citoyens — ou les élus qui les représentent — ont-elles encore un sens ?

Dans un cadre démocratique, les femmes et les hommes en pleine possession de leurs droits civiques composent le socle inaliénable de l’État. Chacun est constitutionnellement détenteur d’une partie de la décision, fusse-t-elle infime et symbolique, et lui confère la même proportion de légitimité. La place toujours plus importante que l’on ménage à ces agences de notation vient balayer d’un revers de la main près de trois mille ans d’Histoire. Des réunions sur la Pnyx à Athènes à l’instauration de la Ve République, en passant par les communautés villageoises de l’Ancien Régime, les banquets républicains et l’amendement Wallon. De tout temps, la Nation française a cherché à exercer le pouvoir, ou tout du moins à participer à son exercice. Même l’absolutisme royal — point d’orgue de la concentration de l’État dans les mains d’un seul — ne sera pas parvenu à détruire totalement cette volonté chevillée au cœur comme au corps de notre peuple.

Nos aînés se sont battus, dans de nombreuses luttes, contre l’oligarchie du marché, qu’ils ont chassé tant bien que mal par la porte, et voilà que, non content de rôder autour de notre foyer pour profiter de la moindre faille, celui-ci revient par la fenêtre sous les traits d’une théocratie financière, abreuvée de dogmes et prêchant la contrition. Évaluer la capacité de remboursement d’un débiteur est un droit fort compréhensible, mais ces notes vont bien au-delà de ce postulat. L’influence péremptoire qu’a leur verdict fait de ces agences de véritables papes de la finance, excommuniant les uns, béatifiant les autres, sans même avoir à réunir quelque curie que ce soit. Le plus sidérant, c’est que, du scandale de Panamá aux subprimes en passant par les emprunts russes et Enron, nous sommes au fait de la dépendance de ces évaluateurs envers les organismes notés qui sont également leur source de revenus. En croyant suivre des prophètes, nos frileux investisseurs suivent un mouton de Panurge corrompu jusqu’à l’os.

En quel honneur de pareils nuisibles pourraient-ils dicter un quelconque changement de politique aux représentants de la Nation, alors qu’ils appartiennent au même camp que ces banques que nous, citoyens, avons gracieusement sauvées, sans contrepartie, à coups de milliards sortis du chapeau de l’État ? Si seulement on était aussi patient et bienveillant avec les hommes et les femmes que la crise a précarisés…

L’agitation en Libye et la condamnation quasi-unanime de la répression par Mouammar Kadhafi du mouvement d’émancipation qui la caractérise devrait nous ramener à nos contradictions. Celles de nos responsables gouvernementaux actuels qui tantôt voyagent en grands défenseurs des Droits de l’Homme dans les dictatures. Celles du rétablissement des emplois aidés alors qu’on n’a cessé de les miner depuis 2002 et dans cette spirale, que dire de la suppression du bouclier fiscal, présenté comme le Graal, il y a quatre ans et pour lequel on cherche encore un quelconque effet vertueux. Plus encore, nous ne devrions pas oublier celles de l’organisme international qui est particulièrement concerné par les questions afférentes aux droits humains : l’O.N.U. Qui rappelle aujourd’hui qu’en 2003, la représentante de la Libye était élue à la présidence de la Commission des Droits de l’Homme ? Qui rappelle qu’il y a moins d’un an, ce pays était élu triomphalement au Conseil des Droits de l’Homme, au sein de cette même Organisation des Nations Unies ?

Ces non-sens ne démontrent-ils pas que le système hérité de la Seconde Guerre mondiale arrive en bout de course, voire s’illustre d’ores et déjà par son obsolescence ? De plus en plus, les institutions sont tournées en dérision par des États qui n’ont aucun scrupule à dévoyer l’idéal qui animait cette magnifique entreprise, pour mieux la vider de son sens. C’est ainsi que tous les arrangements ont lieu en coulisse, par exemple l’Iran a retiré sa candidature à la dernière élection au Conseil des Droits de l’Homme — qui avait toutes les chances d’aboutir en même temps qu’un tollé incommensurable s’en serait suivi — contre la nomination de son représentant à la Commission sur le Statut des Femmes… cherchez l’erreur. Ces procédés ont pour but de grouper les votes dans une sorte de class action dans sa plus misérablement perfide expression, où dictatures et pseudo-démocraties se serrent les coudes. Cela aboutit à ce qu’une instance en vienne à passer son temps à contrecarrer l’autre, puisque le Secrétaire Général, ne pouvant décemment laisser passer pareille forfaiture, demande ensuite au Haut-Commissaire compétent de suivre de près les faits et gestes de ces États pas tout à fait comme les autres.

Quoi de neuf, me direz-vous ? Eh bien si le but était de mettre « petits » et « grands » pays sur un pied d’égalité a minima, universalisant les procédés indignes auxquels se prêtaient les puissances ayant voix au chapitre du Concert des Nations jusqu’à la création de la S.D.N., nous pouvons nous féliciter de notre complète réussite ! Voilà où mène notre manie de vouloir toujours mettre la charrue avant les bœufs ! En effet, aucun critère particulier n’est préalablement requis lors toute candidature au sein de ces organes… pour la simple et bonne raison que pas mal de démocraties bon teint — dont, notamment, les États-Unis — en seraient également écartées.

Partons du postulat qu’une démocratie mondiale n’est pas qu’une utopie et cherchons réellement comment l’organiser, la rationaliser. Le but étant que tous aient accès à l’Assemblée Générale, il reste à savoir comment les organes institutionnels peuvent émaner de celle-ci en conservant à la fois l’honneur, qui voudrait que seuls des États démocratiques y aient accès, et l’idéal démocratique qui voudrait que tous les peuples soient traités avec la même déférence. Des critères simples semblent incontournables : signature des chartes les plus élémentaires, coopération parfaitement transparente avec les inspections dans tous les domaines — du respect de la liberté des élections à la non-prolifération nucléaire — et respect des résolutions émanant de l’A.G., ce qui exclut pratiquement tout le monde à l’heure actuelle ! Avec un peu de bonne volonté et quelques années d’âpres négociations, ces objectifs simples ne sont pas hors de portée.

Reste alors la question épineuse du Conseil de Sécurité. Ses membres permanents — d’ailleurs pourquoi y aurait-il des pays plus dignes de cette permanence que les autres ? — tirent leur pseudo-légitimité de deux principes complètement caduques : la victoire en 1945 et la possession d’armes nucléaires. D’une part, la première justification n’a plus lieu d’être dans un monde qui a tant changé depuis et, d’autre part, la deuxième n’est plus qu’une belle hypocrisie. La bombe indienne ne fait aucun doute, celles du Pakistan et d’Israël à peine plus et nous avons tous en tête la liste des pays qui sont en capacité d’en produire une ou qui sont sur le point de pouvoir techniquement y arriver. Pour éviter les arrangements dénoncés plus haut, dans le cadre hypothétique d’une désignation de tout le Conseil de Sécurité par élection au sein de l’Assemblée Générale, nous ne pouvons nous résoudre à faire émaner de chaque continent un nombre défini de sièges. La pure proportionnelle en fonction de la population serait un piège inextricable : les superpuissances démographiques (suivez mon regard) ne sont pas forcément des modèles que le monde devrait suivre. Nous ne pouvons cependant négliger une introduction d’une part de proportionnelle, puisque le sultanat d’Oman ne peut pas peser autant que la République Populaire de Chine. Pourtant, il nous faudrait élaborer un panel d’outils statistiques et éthiques suffisamment clair et efficace pour donner un poids légitime à chaque membre, en fonction certes de sa population, mais aussi du respect qu’il a des Droits de l’Homme, des convention internationales et, évidemment, des résolutions de l’organisation, par exemple.

Alors que l’O.N.U. s’efface de plus en plus en l’absence de réelle puissance coercitive, ces dernières décennies, les organisations restreintes et exclusives pullulent : pour n’en citer que deux qui sont particulièrement symptomatiques, mentionnons ici le G20 et l’O.T.A.N.. La première est ouvertement un club des plus riches que l’on érige en référence, sans pour autant qu’elle n’ait aucune légitimité démocratique. La seconde, initialement tournée contre l’U.R.S.S. n’a de cesse de gagner en importance depuis la chute de celle-ci, tandis que celle des Nations Unies suit une courbe inverse. N’y a-t-il pas là une double absurdité qui n’a d’égal que son urgence, en une période de trouble comme celle que nous connaissons à tout point de vue actuellement ? Cette même urgence devrait nous pousser à agir !