L’Abstention ? Une échelle pour l’extrême droite

Publié: 01/07/2013 dans Cantonales 2011, Politique Municipale, Politique Nationale

« Sine ira et studio »

Tacite

Sócrates - Democracia CorinthianaOn entend beaucoup, ces derniers temps, que le Front National progresse, qu’il séduit de plus en plus de Français. Mais est-ce vraiment ce que nous enseignent les données des dernières élections ? Je vous propose ici une rapide analyse.

En premier lieu, il convient de bien départager les scores en nombre de voix et les résultats en pourcentages. En effet, une progression électorale, de scrutin en scrutin, n’a de sens qu’en voix parce qu’il s’agit du seul indicateur permettant d’évaluer le nombre réel de personnes que l’on a réussi à convaincre. On constate que, lors des législatives partielles qui se sont déroulées depuis décembre, le FN a reculé en voix partout, sauf dans la troisième circonscription du Lot-et-Garonne. Dans cette dernière, sa progression de plus de 10 points par rapport à juin 2012 ne s’est traduite que par 986 bulletins de plus, le 16 juin dernier. Certes, cela a non seulement suffi à le qualifier pour le second tour, mais, de surcroît, la dynamique ainsi engagée l’a porté à un niveau inquiétant le dimanche suivant. Ce scénario n’est pas sans rappeler celui de l’élection cantonale de 2011 à Metz, où 112 voix de plus qu’en 2005 ont suffi au FN pour accroître, là encore, de plus de 10 points son résultat précédent sur Metz I, contraignant le Maire de Metz — ayant, lui, perdu trois de ses électeurs du premier tour de 2005 sur cinq — à un second tour plus serré que prévu. À titre de comparaison, à l’échelon national cette fois-ci, le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen n’obtient « que » 233 575 voix — soit un cinquième de l’augmentation du corps électoral entre les deux élections — de plus qu’en 1995, où il n’avait pas dépassé la quatrième place. Sans vouloir dédramatiser la présence de plus en plus régulière du FN en troisième position, quand ce n’est pas l’une des deux premières, ces comptes nous poussent à chercher la raison ailleurs que dans un succès croissant de son programme.

Évidemment, l’autre argument qui vient à l’esprit se réfère au contexte actuellement défavorable pour les deux principaux partis républicains que sont le PS et l’UMP. Le premier subit les contrecoups de l’exercice du pouvoir dans une période de crise extrêmement complexe, communique peu ou mal et n’a pas choisi la voie du confort et de la facilité électorale en faisant de la résorption des déficits une priorité, dès la campagne présidentielle. Le second ne s’est pas encore relevé de sa crise interne, à la suite de la défaite de l’an dernier. Jean-François Copé le dit si bien lui-même : « [ils apprennent] la démocratie, c’est assez nouveau ». En outre, l’UMP, représentante traditionnelle de la droite républicaine est marquée par une profonde crise identitaire avec l’émergence d’un choc philosophique entre les tenants d’un « cordon sanitaire avec l’extrême droite » dans la lignée du Président Chirac ou de M. Philippe Seguin et les tenants d’un rapprochement idéologique (voire plus) avec l’extrême droite dans la lignée de la folie électoraliste Sarkozy/Buisson. De nombreux électeurs de gauche attendent la sortie du tunnel avec grande impatience et une certaine part de ceux de droite ne savent plus très bien sur quel pied danser. Cela laisse un boulevard à l’ensemble de ceux qui, historiquement, tirent les marrons du feu de la crise : les populistes de tout poil, au premier rang desquels figure clairement et bruyamment le FN. Alors, est-ce à dire que les élections ne seraient qu’une question de vases communicants ? Plus précisément, seraient-ce les électeurs du PS — à tout le moins ceux de François Hollande le 6 mai 2012 — qui, déçus de cette première année, voteraient massivement pour le FN ?

La totalité des études portant sur le sujet tendent à prouver le contraire. En réalité, cette démotivation, proche de celle qui pèse sur des législatives suivant une défaite de son camp à l’élection présidentielle, aboutit à ce que l’on appelle l’abstention différentielle. Concrètement, dans notre cas, nos électeurs socialiste du printemps 2012 ne se déplacent plus et vont gonfler le taux d’abstention tandis que la porosité se manifeste plutôt entre la strate « forte » de la droite et l’extrême droite, juste de l’autre côté de la frontière républicaine. Les convergences sémantiques et programmatiques qui caractérisent l’évolution récente de l’UMP et du FN, ne freinent évidemment en rien ce glissement. En 2007, en ouvrant sciemment le portail entre les deux partis, Nicolas Sarkozy se doutait-il qu’il serait désormais sujet à tous les vents ? Toujours est-il que les autres partis républicains ont encore leur rôle à jouer dans la mobilisation des électeurs.

Le concept d’abstention différentielle est essentiel pour comprendre à quel point l’abstention favorise systématiquement le FN. Dans une période de creux en termes de mobilisation — ajoutons aux motifs déjà cités l’absence de campagne nationale —, l’électeur de gauche a tendance à s’abstenir le plus et l’électeur FN le moins. À titre d’illustration, la législative partielle de décembre 2012 dans la 6e circonscription de l’Hérault est limpide. La candidate socialiste régresse de 5 000 voix, là où le candidat FN n’en perd que 3 000, par rapport à juin.

Ainsi, à chaque fois que l’abstention est forte, la gauche en est la plus grande perdante. Surtout, le FN le plus heureux bénéficiaire.

C’est pourquoi, au nom de la République, nous devons tous, à droite comme à gauche, faire notre possible pour mobiliser le plus grand nombre de nos concitoyens lors de chaque élection. Le mur le plus solide que la Nation Une et Indivisible puisse ériger contre l’extrême droite, c’est de bulletins de vote qu’il est constitué !

Comme le clamaient fièrement — en pleine dictature du Président Figueiredo et de ses compères généraux — le Docteur Sócrates et les joueurs du Corinthians, dont il était le génial meneur de jeu : « gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ».

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commentaires
  1. Andelle dit :

    D’accord mais pour qui voter ? j’ai toujours voté à PS (sauf sur le coup de Chirac) mais là : liberté, égalité, fraternité ? où ça ? Manuel Vals est un vrai flic de droite (cf sans papiers, roms), la réforme pénitentiaire est bien timide, Hollande s’incline devant les multinationales et maintenant il veut faire la guerre en Syrie ! N’importe quoi !

  2. Hivesne dit :

    ce n’est pas l’abstention le problème, c’est le système représentatif qui oblige à voter pour des gens qui défendent des intérêts contraires à ceux de leurs électeurs. Ce que vous défendez est un chantage. Je continuerai à défendre l’abstention, seul moyen de dénoncer l’illéligitimité des élus.

  3. BEGUINE Jean-Jacques dit :

    Il n’y a pas que l’abstention qui fait monter le Front National !
    Il y a aussi et SURTOUT la politique du gouvernement qui ne correspond pas aux attentes des électeurs de gauche !

  4. Christophe BORT dit :

    @ Andelle : on peut être frustré, insatisfait ou simplement impatient, cela ne dispense pas d’un certain sens de l’honnêteté. La politique de fermeté (on est quand même loin du tiercé Sarkozy, Hortefeux, Guéant) qui prévaut à l’Intérieur semble convenir à une très large majorité de Français. Pour ma part, je pense qu’elle doit accompagner toute réforme pénitentiaire, sinon on envoie un message étrangement laxiste qui colle parfaitement aux caricatures dont la gauche est si souvent affublée. C’est uniquement par ce biais que nous serons fidèles à notre devise républicaine. Concernant la guerre, je n’y suis pas favorable, mais le devoir d’ingérence a depuis bien longtemps pollué la clarté de jugement de nos élites bienpensantes. Si on ajoute à cela le spectre de Munich, qui plane encore au-dessus de nos têtes 3/4 de siècle après, on comprend facilement que les Présidents français soient tentés de dégainer les frappes aériennes un peu vite. Cela suffit-il à ne pas rappeler l’importance d’exercer le droit de vote si chèrement acquis ? Ce la justifie-t-il de laisser un boulevard aux extrêmes, notamment au FN ?

    @ Hivesne : quand on commence à vous lire, on se dit « pas con, la démocratie directe, mais un peu dure à organiser dans un pays comme la France », mais quand on poursuit, on se dit plutôt « cet antiparlementarisme me rappelle d’amers souvenirs… ». À moins que vous n’assumiez être anti-démocrate, je ne vois pas trop où vous voulez en venir. Le meilleur moyen de ne pas être déçu reste certes de ne pas prendre part à la décision, mais cela laisse la place à ceux qui veulent vous éliminer… un peu dangereux, non ? Je me demande sincèrement quel est votre idéal.

    @ JJB : d’autres sensibilités de gauche qui vous correspondent plus se présentent probablement aux élections, n’est-ce pas ? Il n’est absolument pas question d’appeler à voter pour un parti précis, mais bien de ne pas céder à la tentation de laisser les inconscients précipiter notre beau pays dans l’abîme. Quelqu’un qui est pétri d’idéaux dits « de gauche », ou même sincèrement républicains, n’ira pas voter FN, contrairement à ce que vous suggérez, il est donc impérieux que nous participions tous aux élections afin de ne pas leur laisser la place. Si d’autres que le PS font mieux, à gauche, j’applaudirai des deux mains !

  5. Hivesne dit :

    @ Hivesne : il me semble que vous confondiez démocratie (souveraineté du peuple) et système représentatif d’où votre incompréhension de mon appel à l’abstention.
    Cette confusion, qui bloque toute reflexion et toute critique (démocratique) du système représentatif est pourtant fondée sur une contradiction : si les représentants sont souverains alors le peuple ne l’est plus (aristocratie élective) et si le peuple est souverain (démocratie) alors il n’a plus besoin de représentants.
    Cette question déjà abordée par Rousseau dans le « Contrat Social » (Livre II, Chapitre II; Livre III, Chapite XV) est développée par Bernard Manin dans ses « Principes du gouvernement représentatif » et par Pierre Rosanvallon dans « Le Peuple introuvable » et « La Démocratie inachevée », et fait l’objet de nombreuses vidéos d’Etienne Chouard (par exemple https://www.youtube.com/watch?v=OOi2fM3oGO8 « Arrêtez de voter !!! » et d’autres …).
    Vous comprenez mieux maintenant pourquoi une position « démocratique » impose le refus de voter, car voter pour un représentant c’est renoncer à sa souveraineté, avec les conséquences tragiques que nous vivons aujourd’hui, où les représentants expriment une volonté politique manifestement contraire à la volonté générale.
    Maintenant, en ce qui concerne la démocratie directe – la démocratie tout court – là où le peuple est souverain afin d’exprimer la volonté générale, c’était impossible avant internet. Depuis qu’internet existe on peut imaginer des protocoles permettant de tendre vers l’expression de la volonté générale. Cela n’a rien de bien compliqué mais demande des reflexes de comportement sur internet que nous ne possédons pas encore.
    Si cette question vous intéresse, n’hésitez pas à consulter notre site http://de942.ispfr.net/willforge/index.php/Accueil sur lequel nous développons un tel protocole et à me contacter à aristide.hivesne[at]free.fr

    • Hivesne dit :

      mon message précédent s’adressait @ Christophe BORT et non à moi-même !

      • Christophe BORT dit :

        J’irai volontiers consulter votre site. Par contre, même si j’avoue mieux comprendre à présent, je persiste à ne pas être d’accord avec vous (tout comme j’aime écouter Étienne Chouard, sans adhérer à la plupart de ses propos).

        Je ne confondais absolument pas les deux, dans le sens où, pour moi, la démocratie est plus large et englobe la démocratie représentative. A contrario, si l’on suit votre raisonnement, on aboutit à la démocratie introuvable. Premièrement, il me semble fâcheux et bien dommage que vous transfériez en la machine la confiance que vous n’avez plus en les Hommes. Ensuite, l’essence de la démocratie, n’est-ce pas d’accepter de se rallier sans réserve à l’avis majoritairement exprimé par le Souverain ? Or, en France, le Souverain n’est ni constitué de la masse des individus (pas même regroupés sous l’appellation de Peuple), ni des représentants élus. Non, il s’agit de la Nation, et ce à chaque instant de démocratie que notre pays a connu, sans jamais renoncer à sa souveraineté. Contester l’avis majoritairement exprimé, pour revenir à celui-ci, suffit à être considéré comme anti-démocrate. Je vous concède que cette position est tout à fait défendable, mais il ne me semble pas que vous l’assumiez et, de toute manière, elle aboutit à l’impasse due au fait que chacun se veuille Dieu ou Maître.

        Vous vous faites donc l’apôtre d’une démocratie directe qui comporte de nombreuses failles, dont celle, majeure, de favoriser les riches et puissants manipulateurs de foules. Le parfait exemple se trouve dans tous les livres d’Histoire : Athènes. Son ère démocratique n’a été qu’une succession aux magistratures des familles qui avaient déjà la main au sein du régime oligarchique, l’acceptation sociale en plus. La démagogie y battait son plein pour séduire les citoyens ou leur émanation au premier degré, les sycophantes faisaient profession de la délation, l’équilibre économique n’était que purement artificiel, reposant sur l’autoritarisme que l’on qualifierait aujourd’hui de xénophobe et sur l’esclavagisme (entraînant une forte propension à la guerre puisqu’il fallait bien « créer » des esclaves régulièrement). Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi Socrate et ses disciples ont tous été de farouches opposants à la démocratie, mouillant dans toutes les initiatives de renversement de celle-ci ?
        Reprenons quelques principes généraux, sans forcément s’attarder sur les dérives athéniennes. Valider par le vote populaire une disposition venant du haut n’est pas ce que j’appelle un idéal. Et le vote d’initiative populaire, me répondrez-vous ? Considérons les chances d’un anonyme de condition précaire de faire triompher son texte face à celui d’un individu riche, cultivé et doté d’entregent. Non, vraiment, je ne peux croire en la promotion de la démocratie directe comme vecteur d’émancipation égalitaire et fraternelle. La démocratie représentative est tout à fait perfectible, c’est d’ailleurs pour cela que nous luttons, c’est même la raison d’être d’un collectif comme Ré-Génération. Je pense ne pas vous surprendre en affirmant que c’est dans cette direction qu’il faut creuser.

        Enfin, pour revenir à l’explication de notre propos, critiquer un monde duquel on s’est retiré, c’est un peu facile et condescendant, non ? Les seuls citoyens moralement habilités à demander des comptes à leurs élus étant ceux qui votent, l’abstentionniste invétéré ne fait qu’assumer perpétuellement son choix initial : laisser les autres décider de l’élection, laisser les autres juger le bilan de l’élu, comme ils bouderaient un rayon de supermarché. Ce ne serait pas si problématique si la destinée de la République (et donc notre sort à tous) ne dépendait pas de la mobilisation électorale. En effet, l’abstention favorise toujours les extrêmes et le Front National en particulier, or je ne veux pas remettre les clefs de la chose publique à des gens qui ne la méritent pas, font leur tri parmi les Français, ont fait la preuve de leur incompétence et n’ont même pas de programme cohérent.

  6. Aurélien Terrassier dit :

    Certains peuvent toujours s’indigner, manifester ou signer des pétitions mais dès l’instant où ils ne votent pas, ils ne font pas grand chose contre l’extrême droite et offrent des cadeaux au fn. Je pense qu’une partie des abstentions partagent certaines idées néfastes du Fn comme la sortie de la France de l’UE ou encore la peine de mort. Certains devraient relire un peu mieux leur histoire, ils constateraient qu’Hitler a pris le pouvoir grâce à une abstention massive. Alors il faut tout faire pour ne pas que la peste brune vienne au pouvoir de là à revivre des heures aussi sombres ou presque que celle du 20ème siècle.

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