Archives de septembre, 2012

(Keynes à son ami Austin Robinson,
à l’issue d’une réunion d’économistes aux États-Unis)

Face à cette maudite crise, dernier soubresaut en date de la grande dépression qui nous frappe depuis quarante ans, tout le monde y va de sa solution évidente. J’entends notamment, ici et là, un néo-pseudo-keynésianisme se faire jour, mâtiné tantôt de socialisme, tantôt d’ultra-libéralisme. Il serait dangereux de laisser croire que nous sommes dans une situation semblable à celle du début des années trente étatsuniennes, où la consommation ne demandait qu’à être relancée, du fait du sous-équipement des ménages, et l’appareil productif qu’à assumer la satisfaction des besoins.

La relance par la consommation, cheval de bataille d’une certaine gauche, est tout aussi inepte que celle qui ne se préoccupe que de production. John Maynard Keynes, penseur majeur de l’économie contemporaine — plutôt de droite que de gauche d’ailleurs — a excellemment mis en forme une théorie économique alliant ce que nous interprétions comme deux voies, mais qui n’étaient que deux jambes, l’une ne menant pas très loin sans l’autre. Son constat est simple : abreuver le marché alors qu’il n’a plus soif est aussi sain que de noyer le moteur de sa Ford T sous prétexte de vouloir aller plus vite !

Autour de 1929, retenue par l’Histoire comme date emblématique, une crise de production ne fait que répondre à une crise — ou plutôt, là encore, une dépression — de la consommation. Le formidable bolide occidental s’étouffe, alors, de la lie des raisins de la colère d’une population exsangue, au fond d’un calice en toc acheté à crédit. C’est le manque de débouchés qui caractérise le déséquilibre en marche : sous-consommation/surproduction. Pour lutter contre ce ralentissement mortifère, Keynes préconise pour l’État une sortie momentanée du champ de ses prérogatives régaliennes : solliciter par les fonds publics un outil de production sous-employé, mais performant, par l’investissement dans de grands travaux, préparant au mieux la nouvelle prospérité à venir.

Malheureusement, ou heureusement d’ailleurs, nous ne sommes pas dans la situation précédant le New Deal d’inspiration keynésienne. Bien que de trop nombreuses personnes connaissent actuellement des difficultés dans leur quotidien, notre niveau de vie moyen est relativement confortable par rapport à l’Américain moyen du début des années trente, même en faisant abstraction du progrès technique. Par contre, notre parc industriel, s’il n’est pas aussi dévasté que ce que certains veulent le faire croire, n’est absolument pas en mesure d’absorber une telle capacité d’investissement, tout occupé qu’il est à maintenir la tête hors de l’eau. Subventionner la consommation des ménages sans plus de précaution serait une aberration aussi vaine qu’inefficace. Nous verrions probablement ressurgir le spectre de 1981 pour lequel les Japonais doivent encore nous remercier, tant ils nous ont vendu de magnétoscopes VHS et autres produits manufacturés.

Préalablement à toute relance par la consommation, nous devons faire des choix stratégiques essentiels concernant l’industrie française de demain et mettre en place l’outil productif en capacité d’absorber la nouvelle demande, sinon nous pouvons immédiatement faire un chèque à la Chine. La tertiarisation à outrance de notre économie est un danger, mais l’industrie lourde et/ou de masse nous mènerait droit dans le mur économique. Nous ne rivaliserons pas, certainement pas tant que l’économie de marché sera en place, avec la concurrence. Cependant, nos savoirs et savoir-faire sont autant d’atouts inégalables qui, combinés à la productivité exemplaire des travailleurs de France, nous permettent de croire en un avenir industriel de pointe radieux. En s’appuyant sur un patronat novateur et des salariés bien formés, l’État peut envisager d’apporter sa touche financière. C’est le sens de la Banque Publique d’Investissement qui va voir le jour prochainement. Elle répond à un besoin criant de ces dernières décennies : l’épargne des ménages est d’un niveau relativement haut alors que, dans le même temps, l’investissement manque. François Hollande propose de le combler : l’ouvrage est encore sur le métier, mais rien n’empêchera de filer les premières laines au premier semestre 2013.

Pour prendre un peu de hauteur, attardons-nous sur l’inadaptation d’une politique de production de masse en France, au XXIe siècle. Ce n’est ni une position idéologique ni même le coût de la main-d’œuvre qui m’anime, mais la conviction que le salut de notre économie viendra de l’industrie de pointe. Nous ne sommes plus en 1933 et, bien conscient de ne pas être seul, je suis persuadé que la mutation que nous vivons doit se poursuivre et accoucher d’un monde meilleur. Ne cherchons pas à revenir à l’industrie lourde d’antan, qui fut un progrès mais qui ne serait aujourd’hui qu’un gouffre à subventions, cependant n’abandonnons pas pour autant ce patrimoine qui fait notre fierté. Concentrons nos efforts sur le lien entre laboratoires de recherche et industrie — ne devant pas se substituer à la recherche fondamentale, entendons-nous bien — et sur des activités de production où nous pouvons largement conforter notre place de leader mondial, tel le décolletage. Enfin, ne laissons pas le monopole des préoccupations environnementales à Europe Écologie Les Verts. Nos habitudes de consommation doivent changer. Cela ne pourra se faire que si les producteurs jouent le jeu de la qualité durable de biens à forte valeur ajoutée, plutôt que de s’entêter à produire peu cher — en apparence — des produits à cycle de vie extrêmement court. Dans ces conditions, aider le consommateur à bien rémunérer le producteur est un schéma vertueux, qui profite à tous, y compris au Trésor. En outre, il s’agit, pour chacun d’entre nous, d’édifier une nouvelle forme de consommation, en passant de l’immédiateté au durable, du dogme mondialiste au local. Il ne s’agit pas de revenir aux communautés villageoises, mais bel et bien de ne pas tomber dans les sombres canyons d’un marché sous influence néo-libérale où la loi du plus fort est trop souvent la meilleure. Au Far West et aux hommes dégainant plus vite que leur ombre, substituons l’harmonie des échanges entre les hommes et les territoires.

Sans verser dans un matérialisme béat, c’est ce type de modèle qui peut sauver l’Union Européenne. Née de la houille et de l’acier, elle peut encore se régénérer par l’économie. Pas en cédant à la litanie néo-libérale — on devrait d’ailleurs adopter le néologisme de « libéral-traître » —, mais en se faisant la championne de cette industrie du futur, fondée sur nos connaissances, notre technicité, notre productivité, nos infrastructures, notre travail, nos capitaux. Je suis de ceux qui pensent toujours que « plus d’Europe » passe par plus d’intégration économique, parce que la prospérité n’a tout bonnement jamais ni patrie ni ennemi ! Le lien européen s’est malheureusement distendu, notamment du fait de la crise économique, mais peut également être raffermi par un essor retrouvé, dans l’optique de nouvelles avancées en matières fiscale, légale, sociale, culturelle, institutionnelle, etc. qui nous paraissent inaccessibles dans le contexte actuel. Nos Nations, parfois crispées, ont tout intérêt à se respecter, à se solidariser pour traverser la tempête et retrouver au plus vite le sourire qui fera éclater l’évidence : nous, le peuple européen, Nation des Nations, sommes un phénix que rien n’empêchera de rayonner par son éternelle modernité.

En conclusion, quant à ceux qui prétendent tirer de Keynes des réponses toutes trouvées et des solutions universelles pour contrer les vices du système, voilà comment il leur répond lui-même… en 1933 : « Le capitalisme international, et cependant individualiste, aujourd’hui en décadence, aux mains duquel nous nous sommes trouvés après la guerre, n’est pas une réussite. Il est dénué d’intelligence, de beauté, de justice, de vertu, et il ne tient pas ses promesses. En bref, il nous déplaît et nous commençons à le mépriser. Mais quand nous nous demandons par quoi le remplacer, nous sommes extrêmement perplexes. »

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