Archives de janvier, 2012

Étrange paradoxe. Notre société, percluse de névroses et adulant fébrilement l’instantanéité sans jamais profiter sainement de l’instant, encourage voire subventionne l’oisiveté. En effet, pourquoi donc taxer, re-taxer et surtaxer les maigres revenus du travail, si, parallèlement, on ignore sciemment ceux, bien plus juteux, des mouvements de capitaux. On voudrait dissuader les Français du bienfondé de cette activité consubstantielle à la civilisation et les éloigner de toute satisfaction possible dans l’effort qu’on ne s’y prendrait guère autrement. Réhabilitons donc le labeur de dizaines de millions de nos concitoyens et répartissons plus équitablement la contribution nationale !

Certes, l’imposition du patrimoine, de la fortune et des successions revient de manière récurrente, pratiquement à chaque élection, sur le devant de la scène électorale et les échéances qui nous attendent ne devraient par déroger à cette logique. Surtout après le grand imbroglio fiscal des six dernières années, partant de la refonte, à complet contrecourant, de l’impôt sur le revenu des personnes physiques portée par Jean-François Copé et Thierry Breton en 2005. Cependant, nous n’avons jamais été aussi près de la mise en place d’un nouvel instrument de réduction des inégalités : la taxation des transactions financières. L’intérêt de cette contribution repose sur la masse titanesque du volume des échanges, aussi un taux extrêmement faible suffirait à dégager des recettes colossales sans compromettre pour autant la santé future de ce marché dont ne peut se passer notre économie contemporaine.

Taxer à hauteur de quelques dixièmes de pour cent débloquerait ainsi des dizaines de milliards d’euros à l’échelle nationale, mais il faut pour cela dépasser les faibles ambitions de la Commission européenne. 0,1%, c’est trop faible comme taux de base, revenant à accompagner plus qu’à contrôler les marchés. Ensuite, 0,01% sur les échanges de produits dérivés et l’exonération des marchés de change, c’est se moquer du monde, quand on sait qu’en plus, c’est de là qu’est parti le bazar actuel et que cela continue à s’aggraver ! Au contraire, il faut surtaxer ces deux derniers marchés, particulièrement prisés des spéculateurs. Au-delà même de la manne financière incommensurable, de l’intérêt correctif des inégalités que peut incarner cette réforme historique de notre fiscalité, il existe une motivation éthique à toute tentative d’encadrement des transactions financières.

Actuellement, quoi de plus naturel, pour une entreprise en mal de liquidités, que de vouloir accroître son capital en émettant des titres sur le marché primaire ? Ce recours aux autres acteurs économiques ne doit en aucun cas supplanter totalement la mission de financement de l’activité qui constitue la raison d’être originelle des banques. Pourtant, le plus inquiétant est ailleurs. Le gonflement démesuré du marché secondaire, où se revendent les titres déjà achetés une première fois à l’entreprise qui les a émis, aboutit à une aberration aisément compréhensible de tous : s’y échange chaque année l’équivalent de dix fois le volume des émissions nouvelles et plusieurs fois le PIB mondial, quand ce n’est pas dix fois comme aux États-Unis !

Ces repères mettent en exergue la nécessité de porter cette mutation à l’échelle européenne, bien au-delà de que l’Union s’apprête à réaliser dès 2014. C’est à la fois un défi et une opportunité. Défi, parce que la tâche promet d’être ardue. Opportunité, parce qu’elle permettra aussi bien de relancer le processus inachevé de construction européenne, que de discerner nos partenaires dans ce mouvement des parasites qui se complaisent dans le bourbier actuel. De surcroît, cette prise de hauteur, cette mise en perspective nous permettra de balayer aisément les faux débats qui ne manqueront pas d’éclore, notamment sur le prétendu renchérissement conséquent des assurances-vie, premier produit d’épargne de France. D’ailleurs, un simple coup d’œil aux taux envisagés concernant cette taxe et l’interdit spéculatif que la loi impose à ce type de contrat rend ridicule cette polémique.

Du point de vue de l’assainissement du capitalisme, de l’humanisation des rapports marchands, cette taxation ne peut et ne doit être qu’un début, au sein d’un mouvement à long terme. Les crises qui jalonnent nos trends dépressifs, depuis que le capitalisme est capitalisme — cf. la célèbre crise de la tulipe de 1637 — se nourrissent systématiquement d’une soudaine frénésie de la liquidité parmi les acteurs privés… qui s’enferment vite dans un dilemme pervers entre immobilisme paralytique et suivisme panurgique. Depuis trente ans que nous en éprouvons quotidiennement les méfaits et à présent que nous en avons pleinement conscience, il nous incombe de dompter la bête impétueuse, sans la brimer, mais en lui montrant qui est le maître, en remettant l’Homme au centre de la décision, du contrôle et de la finalité.

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