Archives de août, 2011

Le gris de notre ciel de juillet est à l’image des nuages financiers qui s’amoncellent au-dessus de l’Europe économique. Le temps est glacial, comme le sont ces chiffres et ces notes financières qui vont et qui viennent, décidant le devenir de nos États, de nos nations, de nos peuples. 

Le monde tourne à l’envers. La canicule frappe au printemps et le gel tombe en été. Dans ce monde, où « tout devient possible » selon le mot du Président Sarkozy, les États sont soumis à des forces supérieures, les agences de notation financière. Par un tour de passe-passe, l’État — c’est-à-dire l’entité suprême à laquelle l’ensemble des individus se soumet par le contrat social — n’est plus au-dessus de tout. L’État n’est plus véritablement souverain puisqu’il n’est plus maître de son destin, dans la mesure où la simple publication d’une agence de notation peut le mettre, littéralement, à genoux. À travers la problématique de la place affaiblie de l’État, se pose, dans nos pays de tradition démocratique, la question de la place symbolique des citoyens. La citoyenneté confère-t-elle le pouvoir de contribuer à la prise de décision collective ? Les décisions prises par les citoyens — ou les élus qui les représentent — ont-elles encore un sens ?

Dans un cadre démocratique, les femmes et les hommes en pleine possession de leurs droits civiques composent le socle inaliénable de l’État. Chacun est constitutionnellement détenteur d’une partie de la décision, fusse-t-elle infime et symbolique, et lui confère la même proportion de légitimité. La place toujours plus importante que l’on ménage à ces agences de notation vient balayer d’un revers de la main près de trois mille ans d’Histoire. Des réunions sur la Pnyx à Athènes à l’instauration de la Ve République, en passant par les communautés villageoises de l’Ancien Régime, les banquets républicains et l’amendement Wallon. De tout temps, la Nation française a cherché à exercer le pouvoir, ou tout du moins à participer à son exercice. Même l’absolutisme royal — point d’orgue de la concentration de l’État dans les mains d’un seul — ne sera pas parvenu à détruire totalement cette volonté chevillée au cœur comme au corps de notre peuple.

Nos aînés se sont battus, dans de nombreuses luttes, contre l’oligarchie du marché, qu’ils ont chassé tant bien que mal par la porte, et voilà que, non content de rôder autour de notre foyer pour profiter de la moindre faille, celui-ci revient par la fenêtre sous les traits d’une théocratie financière, abreuvée de dogmes et prêchant la contrition. Évaluer la capacité de remboursement d’un débiteur est un droit fort compréhensible, mais ces notes vont bien au-delà de ce postulat. L’influence péremptoire qu’a leur verdict fait de ces agences de véritables papes de la finance, excommuniant les uns, béatifiant les autres, sans même avoir à réunir quelque curie que ce soit. Le plus sidérant, c’est que, du scandale de Panamá aux subprimes en passant par les emprunts russes et Enron, nous sommes au fait de la dépendance de ces évaluateurs envers les organismes notés qui sont également leur source de revenus. En croyant suivre des prophètes, nos frileux investisseurs suivent un mouton de Panurge corrompu jusqu’à l’os.

En quel honneur de pareils nuisibles pourraient-ils dicter un quelconque changement de politique aux représentants de la Nation, alors qu’ils appartiennent au même camp que ces banques que nous, citoyens, avons gracieusement sauvées, sans contrepartie, à coups de milliards sortis du chapeau de l’État ? Si seulement on était aussi patient et bienveillant avec les hommes et les femmes que la crise a précarisés…

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