On n’est pas là pour se faire engueuler, on est là pour voir le défilé…

Publié: 21/07/2011 dans Politique Nationale, Primaires 2011
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Doit-on supprimer le défilé militaire du 14 juillet ? Éva Joly pose la question et mérite d’obtenir une réponse qui ne soit pas politicienne mais politique et philosophique. Les propos de M. le Premier Ministre ne sont pas acceptables pour au moins deux raisons. D’abord, il ne répond pas à la question et, ensuite, il en profite pour diffuser, une fois de plus, le logiciel nationaliste et xénophobe de la droite sarkozyste dans l’ensemble des médias français et internationaux.

De mon point de vue, la question de la candidate Éva Joly aurait dû amener une réactualisation et une réaffirmation de l’attachement de la Nation à l’Armée. Non pas que je sois militariste ou belliqueux, mais l’Armée est intimement liée à la construction de la Nation. Or, en France, la Nation est le socle de la démocratie, de notre État républicain et des valeurs qui l’animent. Le 14 juillet est devenu le moment symbolique traditionnel où la Nation salue les hommes et les femmes qui ont fait le choix de donner leurs vies pour notre pays, la défense de son territoire, de ses lois et de ses idéaux. Le 14 juillet, commémorant originellement la Fête de la Fédération de 1790, est l’un de ces moments forts où la France réitère son engagement capital et unificateur d’indivisibilité de la Nation, après l’ère révolue des privilèges légaux, où l’Armée se remet toute entière sous la seule autorité de cette dernière, les deux ne faisant plus qu’un.

La proposition d’Éva Joly n’est pas bonne, parce qu’elle oppose l’Armée à la Nation. En effet, il serait plus intéressant, compte tenu de l’origine de cette fête, d’élargir le défilé à ses diverses composantes ; de voir, aux côtés des armées de terre, de mer et de l’air, des forces de gendarmerie et de police et des pompiers de Paris, des citoyens engagés dans les domaines associatif, syndical ou sportif dans ce défilé d’union nationale — sans pour autant que l’on exige d’eux de défiler au pas. Il s’agirait de ne pas tomber dans de mauvaises caricatures.

Ces caricatures, nous les avons vu dessinées par quelques voix dans nos journaux. Je suis interloqué par les différentes sorties des tenants d’un antimilitarisme primaire, venant nous faire la démonstration selon laquelle le défilé militaire du 14 juillet serait comparable aux défilés de l’URSS de Khrouchtchev ou de quelque dictature d’Asie, d’Afrique ou d’ailleurs. A-t-on vu, en France, depuis l’avènement de la Ve République — malgré les considérations du débat historiographique sur la prise de pouvoir gaullienne en 1958 —, l’Armée se mettre au service de la politique intérieure ou d’un quelconque coup d’État ? Jusqu’à preuve du contraire, l’Armée française est au service de l’ensemble du corps national et ne peut agir sans que les élus du peuple français ne lui en aient donné mandat, garantie de notre Constitution. Et puis, j’ai le sentiment que ces prises de parole sont le fait d’individus vivant dans un autre temps. Nous ne sommes plus obligés par un service militaire, mais on pourrait parallèlement se poser la question d’un service civique obligatoire. Il s’agirait d’un véritable service obligatoire, mettant en œuvre la cohésion et la solidarité et permettant de retrouver l’un des aspects positifs que connaissait le service militaire, la mixité sociale. La période des deux mois de vacances scolaires après le baccalauréat pourrait être utilisée pour réunir les classes d’âge dans des chantiers — d’action humanitaire, de rénovation du patrimoine, de fouilles, etc. Il n’y a plus de lieu, de passage obligé où les citoyens français se retrouvent sans distinction. Pour revenir à notre sujet, nous devons ajouter que personne ne nous contraint à nous couper les cheveux, à tirer sur des cibles en carton ou à faire tourner les camions dans la cour de la caserne pour maintenir les budgets alloués à l’armée. Personne ne nous envoie batailler contre nos frères indochinois ou algériens dans des guerres soi-disant civilisatrices. Par conséquent, il s’agirait aussi de se poser la question des missions que remplit, aujourd’hui, l’armée : défense du territoire français, maintien de la paix, interventions dans le cadre restrictif de l’ONU, etc. Nous sommes, tout de même, loin d’un projet nationaliste et expansionniste.

Lorsqu’on est de gauche, on ne confond pas l’Armée et l’usage qui en est fait par le gouvernement actuel. On ne confond pas la Défense avec les Affaires Étrangères. Je pense que le véritable débat qu’aurait dû poser Éva Joly est celui des choix illisibles, incohérents, contraires à notre Histoire et à nos traditions républicaines que la France a fait en la matière depuis 2007, depuis que Nicolas Sarkozy préside à notre destin commun. Par exemple, un questionnement essentiel n’a pas été tranché et n’a même jamais été mis en débat par le Président de la République, celui de l’ingérence, alors même qu’il a porté son plus ardent défenseur, Bernard Kouchner, à devenir le Premier Ambassadeur de France. La France a-t-elle le droit, voire le devoir, de s’ingérer dans la politique intérieur d’un pays tiers ? Je n’ai pas de réponse arrêtée, mais je me demande aussi au nom de quoi la France peut-elle intervenir dans un théâtre d’opération extérieur alors qu’elle laisse l’ONU sans projet et sans ligne directrice ? Pire, comment a-t-elle pu s’accommoder, à certains moments, de la prise de leadership dans des commissions onusiennes aussi sensibles que symboliques comme la commission des Droits de l’Homme par des pays notoirement antidémocratiques telle la Libye ? Il y aurait de nombreux autres questionnements pertinents en matière de politique étrangère. Cependant, Éva Joly et ceux qui s’en sont fait l’écho, positivement ou négativement, ont préféré mettre à l’index les hommes et les femmes qui composent nos forces armées.

Alors, pour conclure, je dirais que lorsque l’on est de gauche, socialiste et donc complètement républicain, l’Armée est un élément indissociable de la République, parce que dans le cadre républicain l’Armée n’est pas au service d’un homme ou d’une idéologie mais au service de la Nation, fille aînée des Droits de l’Homme et du Citoyen, qui, par la voix de ses représentants, dispose de la force armée. Alors, je suis de ceux qui pensent que cela mérite bien un défilé.

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commentaires
  1. yoanhadadi dit :

    Pour compléter et ouvrir d’autres pistes de réflexion, le très bon article de François Reynaert.

    « Arrête ton char » François Reynaert- nouvel obs. le 16 juillet 2011

    C’est la polémique du week-end, une polémique en fanfare, si l’on ose écrire : Eva Joly a-t-elle raison de vouloir remplacer le défilé militaire du 14 juillet par une parade citoyenne ? Laissons ici de côté les basses attaques sur la citoyenneté supposée trop récente de la candidate écologiste : la plupart des leaders de gauche et des éditorialistes, dont ici même notre ami Renaud Dély, ont rappelé à quel point elles étaient ignominieuses. Focalisons-nous sur un seul point, la « tradition ». M. Fillon, pour défendre les chars sur les Champs en appelle à celle-ci. M. Guaino, le Maurice Barrès du sarkozysme finissant, ne reculant devant rien, brandit les morts : on sent qu’on est à deux doigts du procès pour haute trahison. Heureusement que les tribunaux militaires d’exception n’existent plus. M. Luca, enfin, le comique troupier de la droite populaire, jette à la figure de notre pas vraiment française, cet argument massue : « Elle devrait apprendre l’Histoire de France ». Toi-même, pourrait-on lui rétorquer, ainsi qu’à ses deux compères.
    L’habitude d’organiser un défilé militaire pour célébrer la fête nationale est ancienne dans notre pays, mais pas si ancienne qu’on le croit souvent. Elle ne date pas de la Révolution elle-même, mais de la fin du XIXe. A l’époque, la jeune Troisième République cherche à développer le sentiment national, c’est l’époque où on en pose les grands symboles : la Marseillaise devient notre hymne (1879), le devise « liberté égalité fraternité » apparaît au fronton des mairies, et tous les ans, comme on le chante plaisamment, on va « fêter voir et complimenter l’armée française » (la fameuse chanson « En revenant de la revue » date de 1886). La défaite de 1870 n’est pas loin, le féroce Uhlan est de l’autre côté des Vosges, le lien entre le patriotisme et l’uniforme est évident. L’est-il encore aujourd’hui ? Et surtout, est-il le seul qui vaille ? La plupart des soldats sont de grands patriotes. Les civils n’auraient donc pas le droit de l’être ?
    On peut remarquer déjà que le fait de faire parader des chars et des soldats le jour de la fête nationale est une habitude que notre pays ne partage qu’avec quelques aimables contrées, comme la Chine ou la Corée du Nord : à notre connaissance, aucune autre démocratie au monde n’y souscrit. Ensuite, on peut rappeler le sens premier, profond, originel de notre14 juillet. Laurent Joffrin vient d’y faire allusion dans son récent éditorial sur la droite « saucisson pinard ». Contrairement à ce que pensent trop de gens, le 14 juillet, nous ne célébrons pas la prise de la Bastille, mais l’événement qui en commémora le premier anniversaire, la « fête de la Fédération » du 14 juillet 1790. Quand les grands républicains des années 1870-1880 ont cherché une date qui rassemble tous les Français, ils ont préféré en effet éviter les têtes coupées et les piques brandies pour se focaliser sur un des rares moments de concorde de la turbulente décennie révolutionnaire : ce jour-là, sur le Champ de Mars, toutes les provinces de France, tous les corps constitués du pays, tous les citoyens vinrent marquer officiellement leur libre adhésion à cette entité nouvelle, la nation.
    C’est exactement ce que propose Eva Joly aujourd’hui avec son idée de mettre à l’honneur toutes les initiatives citoyennes et toutes les forces vives de notre pays. En cela, elle ne pèche pas contre le patriotisme, bien au contraire, elle cherche à en élargir la base. Et surtout en cela, elle ne va pas contre « notre histoire » comme le pensent ceux qui, décidément, la connaissent bien mal. Elle est la seule à en respecter l’esprit.

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