Le ballon ne tourne plus rond

Publié: 07/05/2011 dans Politique Nationale

« Ce que je sais de la morale, c’est au football que je le dois », cette citation de Camus correspond exactement à ce que j’ai vécu sur les terrains du Pays-Haut et d’ailleurs. L’essentiel en termes de rapports humains, c’est à Homécourt, puis à Jœuf que je l’ai forgé, au contact de ces petits gars et de ces petites meufs avec lesquels je jouais au football. Le football a contribué à faire de moi un républicain, ferme sur la question de l’Unité de la Nation, ferme sur la lutte contre toute forme de discrimination, ferme sur la Liberté, l’Égalité et la Fraternité. Je ne transige pas avec le refus de toute forme de quota que ce soit dans le football ou ailleurs.

Dans la rue, je ne peux m’empêcher de penser à ces soirs de novembre où nous tapions dans la porte du garage toute cabossée sous l’impact de nos frappes chirurgicales, dans des coins devenus des lucarnes, dans cette rue devenue stade Saint-Symphorien, Stade de France ou Camp Nou.

En club, sous la direction de grands messieurs — de véritables éducateurs qui faisaient office, tour à tour, de coaches, de grands frères, voire pour certains jeunes de véritables familles de substitution —, nous avons découvert un monde fait de règles, de respect et de partages. À Jœuf, on m’a appris que le jeu n’existe pas sans l’autre : coéquipier, adversaire, dirigeant, arbitre. Je me rappelle du coach Lucien devant son tableau noir dressant, à la craie, des traces à jamais gravées dans mon cœur. De Jack, son adjoint, qui m’a appris que, le contrôle et la passe sont « ce qu’il y a de plus important après la récupération du ballon, parce que sans ballon, on ne peut pas jouer ». Mon plus beau souvenir de football est une défaite face à Fribourg. Les mecs d’en face faisaient tous environ un mètre quatre-vingt. Nous rendions en moyenne vingt à trente centimètres à chaque adversaire direct. Nous avions treize ans et nous ne pouvions pas baisser la tête car nous portions le maillot bleu, celui de « M. Michel Platini ». Nous avons pratiqué notre plus horrible football. Nous, qui jouions habituellement en petites passes et en profondeur, avons défendu pendant quatre-vingt-dix minutes. C’est un véritable combat dans la boue qui s’est déroulé, une véritable guerre de tranchées. Vers l’heure de jeu est survenu le miracle : après une récupération, en catastrophe, dans nos six mètres, je passe le ballon à notre numéro 10, Teddy, à l’entrée de notre surface de réparation, côté gauche, qui contrôle et fait une passe magistrale de soixante-dix mètres le long de l’aile droite à notre beau et grand « Jess’ », notre 11, qui place une accélération dont lui seul avait le secret, suivi d’une petite balle piquée, au dessus du gardien allemand, sosie d’Oliver Kahn. Toute notre équipe s’est précipitée comme un seul homme vers le coach. À la fin, nous avons perdu 2-1. Les allemands nous ont fait une haie d’honneur, nous étions les seuls à leur avoir mis un but dans cette compétition.

Enfin, j’ai ressenti ce que le mot Nation comporte pendant la Coupe du Monde 1998. Dans le Pays Haut, il est de tradition que les jeunes aux origines italiennes soutiennent la « Squadra Azzura » et les autres, la France. Je peux assurer que le 12 juillet au soir, pas un n’a manqué à l’appel, que chacun et chacune d’entre nous a chanté la Marseillaise. Je peux dire que le rêve de tous mes copains a toujours été de jouer pour l’équipe de France, de porter les couleurs de notre pays, comme Zidane, Blanc, Thuram, Djorkaeff, Desailly, Viera et les autres.

C’est avec ce socle et ce vécu que j’aborde l’affaire qui traverse le football français. Je suis révolté par cette idée d’instaurer des quotas dans le football et plus particulièrement dans les équipes de jeunes. En effet, ce sont les équipes de préformation qui sont les principales cibles de cette volonté d’écarter les enfants — parce qu’il s’agit bien d’enfants de douze à treize ans —, non sur leurs qualités footballistiques mais sur leurs origines et leur couleur afin d’éviter que certains ne choisissent de jouer pour le pays de leurs parents plutôt que pour la France. De ce point de vue, la faute de M. Blaquart est manifeste à deux égards. D’abord, cet homme a dérapé verbalement en n’hésitant pas à soutenir la thèse des quotas. Ensuite, et c’est là que sa position devient indéfendable, le Directeur Technique National a présenté un graphique censé rationaliser et apporter le poids scientifique crédibilisant sa thèse. M. Blaquart vient heurter la conception même de notre République qui ne connaît pas, en son sein, les communautés mais une seule et unique Nation. En France, il est interdit de comptabiliser les individus par leurs couleurs et nous ne pouvons que nous en réjouir lorsque l’on voit où cela nous conduirait. La faute de ce monsieur, est un éclairage décisif pour tous ceux qui souhaiteraient voir la France se mettre à compter ses noirs, ses petits, etc. Voilà à quoi serviraient ces statistiques : à venir alimenter les thèses raciales et condescendantes de gens à la vision étriquée et simpliste. Ce débat est puant parce que c’est un faux débat. Pour s’en convaincre, il suffit de voir où jouent les meilleurs éléments. Les meilleurs éléments sont sélectionnés en Équipe de France et sont fiers d’en porter le maillot. Les autres, ceux qui n’ont quasiment aucune chance de jouer un jour avec le coq sur la poitrine, font parfois le choix de jouer pour le pays de leurs racines. Ils font le choix de vivre leur rêve de gosses, c’est-à-dire de jouer la Coupe du Monde. Qui peut leur reprocher cela ? Par ailleurs, qui peut reprocher à un individu son parcours personnel. Je prends pour exemple, mon ami, que dis-je mon frère, Mamadou Diakité, né en France et aujourd’hui international malien, qui a choisi le Mali parce que son histoire l’a poussé en ce sens. Les footballeurs sont des hommes comme les autres, avec des sentiments, un cœur, une Histoire.

Les récents atermoiements qui agitent la Fédération Française de Football en disent plus long sur notre société qu’il n’y paraît. Si cela peut s’apparenter à du racisme, la question est plus complexe que cela. Elle nous interroge plus profondément sur la place de l’acquis et de l’inné dans nos caractéristiques individuelles.

Au-delà de cette minorité croyant toujours en une hiérarchisation des races (tout de même 8% des Français interrogés, selon le dernier rapport pour 2010 de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme), nombre de nos compatriotes pensent que « les noirs ont le rythme dans la peau » ou « ont des capacités physiquement supérieures, mais intellectuellement inférieures », que « les juifs aiment l’argent » ou que « les arabes sont peu fiables mais font du bon couscous ». Concentrons-nous sur l’absence de fondement à de pareils propos.

La formation débouche sur une forme de spécialisation des êtres humains, en général, et des sportifs, en particulier. Celle-ci passe par la répétition de gestes devant aboutir à l’acquisition de réflexes forgeant un style. L’imitation des illustres prédécesseurs nationaux fait le reste. Ceux qui chapeautent la formation française seraient-ils à ce point démissionnaires qu’ils voudraient ne travailler qu’avec des jeunes ayant déjà un feeling particulier avec le jeu technique, relevant d’une affaire de goût, voire de mode ? Aurions-nous eu l’honneur et la joie de voir Didier Deschamps capitaine de l’Équipe championne du Monde et d’Europe si la technique avait été le seul ressort dans la décision de lui confier le brassard ou même une place dans l’équipe ? Dans la même veine, Lilian Thuram, alias Tutu pieds carrés, aurait-il propulsé la France en finale de la Coupe du Monde s’il n’avait été jugé qu’à l’aune de ses pieds carrés et de sa couleur de peau? De surcroît, n’est-il pas illusoire de penser qu’au prétexte de recruter des « petits gabarits », la Direction Technique Nationale du Football Français en fera fatalement des Iniesta, des Xavi et des Messi ? Non seulement c’est une aberration, mais il serait tout aussi vain de miser sur un jeu uniquement technique que sur un jeu uniquement physique. Le jeu est fait de mouvements, d’impacts et de circulation du ballon. Chaque poste nécessite un profil particulier. Et pour compliquer un peu plus les choses, les différents profils de chaque poste peuvent être variables selon le type de football que l’on pratique par tradition. Quant à la prédisposition prétendue des joueurs selon leur couleur, allez comparer Pelé et Jay-Jay Okocha à Jaap Stam et Jan Koller et dites-moi qui mise tout sur son impact physique et qui envoûte par ses gris-gris, la justesse de ses passes et la beauté de ses buts !

L’analyse des propos rapportés par Mediapart est d’autant plus difficile quand on considère que certaines assertions se veulent bienveillantes, telles que celles proférées par Laurent Blanc. De manière générale, le milieu sportif en est perclus. Non seulement, les mentalités sont dures à changer, mais elles le sont d’autant plus que l’intention est bonne. Le système est encore plus pervers, puisqu’un jeune plus ou moins noir de peau n’ayant pas spécialement ni accélération, ni vitesse, ni endurance, ni masse musculaire supérieures à la moyenne, va travailler spécifiquement et intensivement ces domaines, afin d’être « digne de sa couleur » et de ce que l’on attend d’elle plus encore que de lui. Il est même monnaie courante que les clubs italiens, notamment, de l’élite recrutent pour leurs joueurs noirs des masseurs spécifiques parce qu’on y considère que les noirs ont des muscles différents ! Cependant, comme l’écrit Fabrice Jouhaud dans l’Équipe du jeudi 5 mai, peut-on attendre d’un homme comme Laurent Blanc, fruit d’une formation « où il faudrait augmenter les quotas de culture générale et civique », qu’il dise autre chose que ce que disent ces fameux 8% de français dont nous parlions plus haut ? Laurent Blanc n’est pas raciste, il dit des choses qu’on lui a apprises dans un centre de formation et qui sont, malheureusement, devenues courantes dans ce milieu du foot-business. Par ailleurs, Laurent Blanc est un très bon technicien du football et si on ne le juge qu’à l’aune des résultats, il réussit à rendre à l’Équipe de France sa place parmi les meilleures nations. Mais le sélectionneur de l’Équipe de France a aussi une place symbolique forte dans notre pays. Il est dommage qu’il l’ait oubliée, même le temps d’une réunion. De plus, je ne dis pas que tous les footballeurs professionnels sont idiots, je connais trop bien ce milieu et j’y ai bien trop d’attaches pour tomber dans cet écueil. Toutefois, je dis que, fâcheusement, les personnes qui composent cet univers sont souvent seules face à l’éducation. Comment pourrait-il en être autrement quand on quitte sa famille vers quatorze ans pour rejoindre un centre de formation où l’on est seul face à la performance et à ses peines du quotidien ? Certains ont de la chance, ils se construisent une grille de lecture du monde, ils lisent, s’instruisent, s’intéressent à la société qui les entoure. Il y a Thuram, Dhorasoo Vieira,  et il y en a d’autres moins connus, Diakité, Sissoko, Contout,… D’autres encore n’en ont pas eu la chance. Il y a là une véritable inégalité et c’est à cette inégalité qu’il faudrait s’attaquer en premier lieu, sans distinction de couleurs ou d’origines. Tout le monde a le droit de bénéficier d’une éducation solide et permettant la construction d’un libre arbitre. C’est même un droit inaliénable de l’Homme et le premier devoir d’une société que de donner à tous ses enfants la meilleure éducation possible.

En tant que citoyen nous devons exiger que les valeurs républicaines soient garanties dans le football comme partout ailleurs. Que tous ceux qui ont contribué de près ou de loin à salir le rêve des millions d’enfants, de par le monde, en payent le prix. Que tous ceux qui ont déshonoré notre Nation et se sont mis hors la Loi, au regard de notre Constitution qui garantit l’Unité Nationale, soient jugés selon notre Loi républicaine. Que justice soit rendue aux hommes ! Et qu’on nous parle de la lutte pour le titre entre le Lille Olympique Sporting Club et l’Olympique de Marseille, qu’on pleure ensemble les résultats du Football Club de Metz et qu’on s’extasie devant ce magistral Futbol Club Barcelona !

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commentaires
  1. Pendragon dit :

    Au-delà de la question de fond abondamment traitée ici, il faut souligner la difficulté de mise en pratique de ce comptage. Les statistiques officielles ne pouvant déroger à la Constitution, il devient incontournable de recourir à des indices bricolés, comme ce qu’à fait M. Blancart : il avoue lui-même avoir pris pour critère le nom, en premier lieu, puis avoir recoupé avec des contenus médiatiques, afin de dresser ses pourcentages de bi-nationaux… Au mieux, on peut en rire, mais la consternation revient vite au galop. Ça rappelle quand même sacrément les heures les plus sombres de notre histoire, où délation fondée sur ouï-dire et comptage des quartiers d’ascendance faisaient florès. La méthode croquignolette ne peut rendre ni crédible ni supportable ce qui est déjà inconstitutionnel. Quand, de surcroît, il s’agit d’un choix de nationalité n’intervenant que six ans après l’intégration ou non de l’INF, on touche le fond, n’en jetons plus !
    Et puis, il est toujours ardu de dresser une frontière entre les couleurs, puisque le métissage est, jusqu’à preuve du contraire, autorisé. Comment classer un individu, qui doit bien exister quelque part sur Terre, dont un grand-parent est asiatique, l’autre nordique, le troisième kabyle et le dernier d’Afrique subsaharienne (que certains croient plus tolérant et moins stigmatisant d’appeler « black ») ? En somme, on est toujours le noir de quelqu’un. J’avais d’ailleurs été heurté par un reportage, il y a quelques mois, où quelqu’un annonçait que la plupart des doubleurs francophones d’acteurs noirs étaient blancs (tels Emmanuel Jacomy, Benoît Allemane ou Serge Faliu, par exemple), mais que nos studios avaient décrété qu’ils avaient « une voix de noirs ». Ceci m’avait laissé pantois, mi-affligé par pareille ineptie, mi-révolté par le potentiel de reproduction de ce cliché (les spectateurs ne pouvant faire autrement qu’intégrer inconsciemment cette équation, qui n’est pourtant vérifiée que dans l’ensemble vide). Les mentalités sont déjà très dures à faire changer, si en plus on se bat à armes inégales…

  2. Condorcet dit :

    La tendance n’est malheureusement déjà pas à l’augmentation de l’enseignement de la citoyenneté et des outils facilitant l’appréhension rationnelle du monde dans la scolarité générale, alors comment voulez-vous faire passer l’idée que les cours annexes à la formation foot dépassent les matières utilitaristes (compta’, bases du français, etc.) ? Ceci dit, on peut toujours appeler de nos vœux un réveil civique conjoint du gouvernement et de la FFF…

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