Archives de mars, 2011

Shoah ou la voix du silence

Publié: 04/03/2011 dans Culture

Le Centre Pompidou – Metz a diffusé, il y a quelques semaines, l’intégralité du film de Claude Lanzmann, Shoah. Il faut saluer cette programmation d’utilité universelle. L’article qui suit est une piste de lecture parmi de nombreuses autres, tant les neuf heures de film sont denses.

Un monument contre le spectacle, voilà ce qu’est Shoah. Contre le spectacle suspect du mélodrame, contre l’indécente mise en scène des cadavres, Claude Lanzmann a réalisé un monument sur les morts. La mort au vingtième siècle s’appelait Birkenau, Belzec, Sobibor, Treblinka, Maïdaneck, c’est-à-dire l’extermination méthodique et planifiée de six millions de Juifs. De ces camps d’extermination, ne demeurent que les traces. Les interrogés, anciens déportés, convoyeurs polonais, historiens, anciens SS, nous indiquent les circonstances du génocide mais seuls quelques rescapés des Sonderkommandos (commandos spéciaux), que les nazis astreignaient à la besogne des  chambres à gaz et des fours crématoires, peuvent témoigner de la mort elle-même. C’est à l’appui du récit des premiers qu’on écoute le vécu des seconds.

Ainsi, dans Shoah, l’image est au service de l’oreille. Les paysans riverains de Treblinka ne labouraient-ils pas leurs champs les yeux au sol ? La peur, l’indifférence ou la honte, peut-être les trois, leur abaissait la tête. Et lorsqu’ils osaient parfois un regard vers le camp, c’était pour donner corps aux cris qu’ils entendaient. Les nazis avaient organisé le secret d’Etat autour du génocide et, durant des mois, celui-ci s’était dérobé du regard de l’Humanité. En filmant les lieux du massacre au printemps, au milieu d’une nature verdoyante, ciel bleu et chants d’oiseaux à l’envi, Claude Lanzmann ne reconstitue en rien la barbarie, il restitue le secret autour d’elle. S’il sape l’imaginaire d’une Shoah en noir et blanc, aux températures exclusives de l’hiver, c’est pour matérialiser la mort brutale qu’un chant d’oiseau a accompagné.

Cris et sifflements, confidences et témoignages, on ne voit pas l’horreur dans Shoah, on l’entend. Les images d’archives ou de fiction ne diraient pas davantage la réalité des chambres à gaz que les mots des rescapés ne le font. Au contraire, ces images prolongeraient de leur impact spectaculaire le silence des hommes, des femmes et des enfants exterminés. Comme dans Nuit et Brouillard d’Alain Resnais, l’archive nous révulserait à raison ; comme dans La liste de Schindler de Steven Spielberg, la fiction nous émouvrait à tort. Dans Shoah, aucune poésie, aucune musique, pas de nausée, pas de larmes. Simplement de la terreur, de l’effroi. Seulement des récits prosaïques qui brisent le secret des morts et le silence des survivants, des mots qui chassent le mutisme des bourreaux et rendent une voix aux victimes.

Il faut écouter l’indicible ; entendre ceux qui ne veulent pas parler. Nous partons à leur recherche. Dans cette brasserie munichoise, par exemple, où le tenancier, ancien SS anonyme et oublié, est abordé par Lanzmann après des mois de traque. On se dispense des présentations, tous deux savent pourquoi la caméra tourne. Tandis que le brasseur fixe l’objectif de cette caméra d’un regard biais, presque défiant, son corps, fébrile, fuit l’objectif du film (interroger les acteurs de la tragédie), il veut se sauver. La parole la plus anodine deviendrait donc une agression. Aussi, lorsque Lanzmann entame la conversation en se renseignant sur le nombre de litres de bière consommés au quotidien dans l’établissement, pas un mot puis le refus catégorique de répondre. Chaque mot serait une concession faite à la mémoire. Econduit, Lanzmann nous soumet tout de même la scène, emblématique de sa lutte contre le silence, pour éprouver l’acuité d’un spectateur parfois distrait par les rumeurs de la société médiatique.

Il faut écouter l’indicible ; entendre ceux qui ne peuvent plus parler. Ainsi en est-il du coiffeur Abraham Bomba. Il nous dit l’horreur de Treblinka dans son échoppe new-yorkaise alors qu’il s’occupe d’un client. Les apparences le montrent détaché de son récit, réfugié dans son travail. Les ciseaux à la main, il raconte d’un ton assuré la descente des trains, l’obligation de se taire, la nudité des femmes et la coupe de leurs cheveux, avant la mort, à l’intérieur des chambres à gaz. Les ciseaux à la main, au passé et au présent : le geste qui accompagne le récit rejoue l’Histoire.  A ce moment-là, le coiffeur s’interrompt net, larmes aux yeux, physiquement incapable de prononcer un mot de plus. Silence de plusieurs minutes, silence d’une vie, silence des morts. Hors-champ, la voix de Lanzmann intervient alors, ferme et suppliante, «… continuez, vous le devez… ». Le récit reprend, lentement, et Lanzmann vient d’arracher l’indicible au silence – le corps d’Abraham Bomba a exprimé une vérité qu’il ne parvenait pas à dire par la parole.

Voir pour entendre et entendre pour commémorer, telle est la stratégie mémorielle de Claude Lanzmann. Caméra au poing, il cogne aussi fort les amnésiques que les désinvoltes, les cyniques que les ingénus, dans sa bagarre acharnée contre le silence. Alors que notre société du spectacle, pleine de bruit et vide de sens, organise l’oubli de la veille – hier s’évanouit et l’on baisse la garde, la Télévision serait bien inspirée de rediffuser fréquemment Shoah, leçon de Cinéma, d’Histoire et de Vie. Jusqu’à la sortie du film de Claude Lanzmann, en 1985, le Cinéma n’avait pas réellement témoigné de la Solution finale. Aucun réalisateur ne pouvait prendre place aux côtés de Primo Levi, d’Imre Kertesz ou d’Elie Wiesel… La voix des survivants qu’on entend dans Shoah se fond dans le chœur accablé des témoins capitaux. Écoutons-les, souvent, tout le temps, ils chantent un requiem pour l’Humanité.

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