Les petits chanteurs à la croix de fer

Publié: 09/03/2011 dans Politique Internationale

L’agitation en Libye et la condamnation quasi-unanime de la répression par Mouammar Kadhafi du mouvement d’émancipation qui la caractérise devrait nous ramener à nos contradictions. Celles de nos responsables gouvernementaux actuels qui tantôt voyagent en grands défenseurs des Droits de l’Homme dans les dictatures. Celles du rétablissement des emplois aidés alors qu’on n’a cessé de les miner depuis 2002 et dans cette spirale, que dire de la suppression du bouclier fiscal, présenté comme le Graal, il y a quatre ans et pour lequel on cherche encore un quelconque effet vertueux. Plus encore, nous ne devrions pas oublier celles de l’organisme international qui est particulièrement concerné par les questions afférentes aux droits humains : l’O.N.U. Qui rappelle aujourd’hui qu’en 2003, la représentante de la Libye était élue à la présidence de la Commission des Droits de l’Homme ? Qui rappelle qu’il y a moins d’un an, ce pays était élu triomphalement au Conseil des Droits de l’Homme, au sein de cette même Organisation des Nations Unies ?

Ces non-sens ne démontrent-ils pas que le système hérité de la Seconde Guerre mondiale arrive en bout de course, voire s’illustre d’ores et déjà par son obsolescence ? De plus en plus, les institutions sont tournées en dérision par des États qui n’ont aucun scrupule à dévoyer l’idéal qui animait cette magnifique entreprise, pour mieux la vider de son sens. C’est ainsi que tous les arrangements ont lieu en coulisse, par exemple l’Iran a retiré sa candidature à la dernière élection au Conseil des Droits de l’Homme — qui avait toutes les chances d’aboutir en même temps qu’un tollé incommensurable s’en serait suivi — contre la nomination de son représentant à la Commission sur le Statut des Femmes… cherchez l’erreur. Ces procédés ont pour but de grouper les votes dans une sorte de class action dans sa plus misérablement perfide expression, où dictatures et pseudo-démocraties se serrent les coudes. Cela aboutit à ce qu’une instance en vienne à passer son temps à contrecarrer l’autre, puisque le Secrétaire Général, ne pouvant décemment laisser passer pareille forfaiture, demande ensuite au Haut-Commissaire compétent de suivre de près les faits et gestes de ces États pas tout à fait comme les autres.

Quoi de neuf, me direz-vous ? Eh bien si le but était de mettre « petits » et « grands » pays sur un pied d’égalité a minima, universalisant les procédés indignes auxquels se prêtaient les puissances ayant voix au chapitre du Concert des Nations jusqu’à la création de la S.D.N., nous pouvons nous féliciter de notre complète réussite ! Voilà où mène notre manie de vouloir toujours mettre la charrue avant les bœufs ! En effet, aucun critère particulier n’est préalablement requis lors toute candidature au sein de ces organes… pour la simple et bonne raison que pas mal de démocraties bon teint — dont, notamment, les États-Unis — en seraient également écartées.

Partons du postulat qu’une démocratie mondiale n’est pas qu’une utopie et cherchons réellement comment l’organiser, la rationaliser. Le but étant que tous aient accès à l’Assemblée Générale, il reste à savoir comment les organes institutionnels peuvent émaner de celle-ci en conservant à la fois l’honneur, qui voudrait que seuls des États démocratiques y aient accès, et l’idéal démocratique qui voudrait que tous les peuples soient traités avec la même déférence. Des critères simples semblent incontournables : signature des chartes les plus élémentaires, coopération parfaitement transparente avec les inspections dans tous les domaines — du respect de la liberté des élections à la non-prolifération nucléaire — et respect des résolutions émanant de l’A.G., ce qui exclut pratiquement tout le monde à l’heure actuelle ! Avec un peu de bonne volonté et quelques années d’âpres négociations, ces objectifs simples ne sont pas hors de portée.

Reste alors la question épineuse du Conseil de Sécurité. Ses membres permanents — d’ailleurs pourquoi y aurait-il des pays plus dignes de cette permanence que les autres ? — tirent leur pseudo-légitimité de deux principes complètement caduques : la victoire en 1945 et la possession d’armes nucléaires. D’une part, la première justification n’a plus lieu d’être dans un monde qui a tant changé depuis et, d’autre part, la deuxième n’est plus qu’une belle hypocrisie. La bombe indienne ne fait aucun doute, celles du Pakistan et d’Israël à peine plus et nous avons tous en tête la liste des pays qui sont en capacité d’en produire une ou qui sont sur le point de pouvoir techniquement y arriver. Pour éviter les arrangements dénoncés plus haut, dans le cadre hypothétique d’une désignation de tout le Conseil de Sécurité par élection au sein de l’Assemblée Générale, nous ne pouvons nous résoudre à faire émaner de chaque continent un nombre défini de sièges. La pure proportionnelle en fonction de la population serait un piège inextricable : les superpuissances démographiques (suivez mon regard) ne sont pas forcément des modèles que le monde devrait suivre. Nous ne pouvons cependant négliger une introduction d’une part de proportionnelle, puisque le sultanat d’Oman ne peut pas peser autant que la République Populaire de Chine. Pourtant, il nous faudrait élaborer un panel d’outils statistiques et éthiques suffisamment clair et efficace pour donner un poids légitime à chaque membre, en fonction certes de sa population, mais aussi du respect qu’il a des Droits de l’Homme, des convention internationales et, évidemment, des résolutions de l’organisation, par exemple.

Alors que l’O.N.U. s’efface de plus en plus en l’absence de réelle puissance coercitive, ces dernières décennies, les organisations restreintes et exclusives pullulent : pour n’en citer que deux qui sont particulièrement symptomatiques, mentionnons ici le G20 et l’O.T.A.N.. La première est ouvertement un club des plus riches que l’on érige en référence, sans pour autant qu’elle n’ait aucune légitimité démocratique. La seconde, initialement tournée contre l’U.R.S.S. n’a de cesse de gagner en importance depuis la chute de celle-ci, tandis que celle des Nations Unies suit une courbe inverse. N’y a-t-il pas là une double absurdité qui n’a d’égal que son urgence, en une période de trouble comme celle que nous connaissons à tout point de vue actuellement ? Cette même urgence devrait nous pousser à agir !

Publicités
commentaires
  1. Nicolas dit :

    Bonjour,

    Premièrement, qui sont les petits chanteurs à la croix de fer? Pas évident de le discerner en toute limpidité. Est-ce une énigme?

    Néanmoins, voici un article relativement intéressant. Mais l’essentiel reste sous-entendu. Puisque tout fait référence à la gouvernance mondiale, sans préciser de quoi il s’agit concrètement…
    L’amorce de cet article avec comme mise en bouche le rappel de l’agitation en Libye me force à constater qu’aucun commentaire n’est fait à l’égard de l’OPEP. Cette puissante organisation qui fait la pluie et le beau temps sur les principaux marchés financiers en faisant fluctuer à son bon vouloir, après des accords tacites, dans des réunions secrètes, les court du prix des produits pétroliers.

    Par ailleurs, pourquoi ne pas parler clairement et distinctement de ce qui se déroule à Davos, au sein du groupe de Bildeberg, du Bohemians club, etc… Le G-20 n’est que l’arbre qui cache la forêt. Cette forêt où d’obscurs druides fomentent à l’égard du peuple béat, et à l’abri des regards éclairés. Ces organisations diverses et variées où la cooptation et la discrétion et de rigueur. Des organisations secrètes qui ont le mérite de prétendre œuvrer pour le bien planétaire, la paix dans le monde, la sauvegarde des ours polaires, le sauvetage des baleines à la dérives, etc… Tout en étant décisionnaires des grands mouvements financiers, de la vente d’armes, de la publicité, de l’information, de la marchandisation du tabac et de l’alcool, de l’industrie pharmaceutique… Tout en organisant la gouvernance mondiale à des fins bénéfiques, uniquement pour leur propre confort et leur bonne santé économique. Pour la stabilité d’un système d’exploitation, où le plus riche sera toujours le plus fort, et le plus faible aura dans un avenir proche de moins en moins accès à l’instruction.

    Il est dit que le G-20 « est ouvertement un club des plus riches que l’on érige en référence, sans pour autant qu’elle n’ait aucune légitimité démocratique. ». Certes, et que dire de la présidence de l’Union Européenne… Mais qui sont ces plus riches, les chefs d’États des pays du G-20, ou bien les personnes représentant le grand capital issus de ces mêmes pays? CQFD

    Et pourtant, il est écrit noir sur blanc dans ce savoureux article que : « C’est ainsi que tous les arrangements ont lieu en coulisse »! Loin de moi l’idée de voir là l’expression du moindre soupçon à l’égard d’un terme difficilement acceptable et qui n’est plus que pas politiquement correct d’employer, la simple idée de comploter à l’abri des regards indiscrets pour la défense des intérêts d’une minorité sur le dos de l’immense majorité. Des arrangements qui ont lieu en coulisse, n’est-ce pas là l’objet d’une intrigue?

    Derrière l’ombre se trouve la lumière, mais à l’ombre de la lumière, se cache dans l’obscurité la plus opaque un petit groupe d’individus à l’image de la plus sombre nature humaine prêt à voir ce que l’on nomme l’humanité périr plutôt que de voir leurs intérêts choir… Prêt à tous sacrifier sur l’autel de l’histoire plutôt que de voir l’humanité et le progrès triompher.

    Revenons-en au colonel libyen, là ou tout prend forme. Il est juste de dénoncer qu’il y a de cela quelques temps, les grandes démocraties européennes, symbole de la liberté à travers le monde, et le pays des Droits de l’Homme en tête, dérouler le tapis rouge à ce charmant personnage, audacieux dans sa critique sur le traitement accordé aux sans-papiers venus en France rechercher la matérialisation des droits humains fondamentaux. Ce qui nous permet d’affirmer allègrement que en matière de politique internationale, tout comme en matière de politique municipale, la vérité d’un jour n’est pas celle du lendemain, et en politique comme en météo, le vent tourne parfois très vite et emporte avec lui les vaines promesses de voir poindre au cœur de l’hiver des jours meilleurs.

    J’aimerai également savoir ce qui différencie les « dictatures et pseudo-démocraties [qui] se serrent les coudes »? Encore une énigme qui nécessite vraisemblablement un éclaircissement didactique.

    A juste titre, tu soulignes la filiation existante entre la SDN et l’ONU. Que de beaux discours, que de belles paroles, et de personnages haut en couleur, certains parfois sincères (cf. Aristide Briand), hélas jamais entendus.
    Ces organisations sont le reflet d’un mirage ou comme tu le dis si bien, tout, absolument tous les arrangements se négocient en coulisse.

    Évaluer un pays en fonction du respect qu’il a des Droits de l’Homme… Voici ce qui me semble l’une des principales idées avancées dans cet article. Je serai curieux d’en voir le mode d’emploi.

    Merci de dénoncer la gouvernance mondiale, même si cela manque cruellement de précisions.

    Bonne continuation,

    Nicolas

  2. yoanhadadi dit :

    Même si une grande partie de ce que tu dis est fort intéressant, je me permets de te rappeler que les articles d’un blog doivent s’attacher à être le plus synthétique possible. Pour ce faire, il faut rester dans le sujet : ici, le fonctionnement de l’O.N.U.. Tu as raison d’y apporter ces compléments, mais ça ne concerne que de loin le fonctionnement de l’organisme international qui nous occupe. Les petits chanteurs à la croix de fer sont, dans mon esprit, ces dictateurs — type Kadhafi — ou pseudo-démocrates — la liste est longue, mais citons l’exemple russe — qui réussissent à être élus dans les organes de l’O.N.U. chargés des plus nobles chantiers ou à y peser démesurément, grâce à des arrangements entre eux et des compromissions de la part des États un peu plus exemplaires.

    Je balaierai assez rapidement ce qui concerne les groupements du genre de l’O.P.E.P., qui ne défend ouvertement qu’un seul intérêt : celui des pays producteurs de pétrole. C’est un droit de s’associer de la sorte, à nous de ne pas nous laisser faire et de défendre un seul intérêt : celui de la Nation (à l’échelle intérieure), celui de l’humanité (à l’échelle internationale). Pour faire plus que la réaffirmation du pouvoir politique et diplomatique, il faut attendre d’être en capacité de remplacer le capitalisme par un système alternatif, qui n’est pas encore théorisé. De même, que le G20, Davos, mais aussi les fora sociaux, les O.N.G., etc. existent, tant mieux, mais il ne faut ni leur donner une telle importance — bien pratique pour des responsables démissionnaires — ni gouverner pour eux — là se pose la question de la séparation entre pouvoirs politique et économique. Je n’effleure que cette partie, certes importante, du débat car je me concentre sur les solutions à apporter pour renforcer les instances légales et légitimes de la gouvernance mondiale. C’est bien de cela qu’il s’agit, mais le terme est déjà tant galvaudé…

    Appliquer l’open space aux tractations internationales n’est pas si ubuesque que cela, même si, ne soyons pas naïfs, il restera toujours des négociations « discrètes ». Cela ne doit plus être la norme du quotidien. Pour ce faire, il faut édicter des règles plus fermes, plus strictes et, surtout, plus explicites, devant présider aux droits de vote comme de candidature. Évaluer le respect des Droits de l’Homme, c’est prendre la charte universelle de 1948 point par point et confirmer ou infirmer l’application de chacun de ses trente articles dans chaque pays. Cela ne demande pas beaucoup plus de travail qu’actuellement, sauf que les inspections seraient appuyées par la coercition — sous peine d’exclusion totale tant qu’il y aura refus d’obtempérer — et que les rapports seraient mis en avant avec force, déterminant l’ouverture ou non d’une gradation de droits au sein de l’organisation. Le degré zéro — laisser les inspecteurs constater des manquements généralisés — ne permettrait que de siéger à l’Assemblée Générale avec voix consultative et le degré maximal ouvrirait l’accès à une candidature au Secrétariat Général, dont les pouvoirs seraient renforcés. À titre d’exemple, seuls les traités au minimum tripartites — deux contractants plus le Secrétaire Général — seraient reconnus comme légaux aux yeux de l’O.N.U., il pourrait également intenter tout un éventail d’actions à définir — de la mise en comparution devant un tribunal international permanent ad hoc à la soumission au vote d’un résolution militaire — pour garantir l’application des résolutions prises par l’Assemblée Générale.

    Voilà quelques pistes complémentaires qui, je l’espère, auront fait avancer encore un peu le débat.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s